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Le socialisme de l’offre est une impasse

25 juin 2014 Pas de commentaires

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Il faut savoir écouter les frondeurs !

Les choix économiques sont des choix politiques. Les politiques de l’offre reposent sur le postulat selon lequel l’impôt et l’emprunt qu’il faut lever pour financer la bureaucratie découragent l’initiative privée et assèchent une épargne qui aurait pu être drainée à bas taux vers des projets privés. Il faut donc réduire la dépense publique, jugée improductive, afin de réduire les impôts et « charges » qui pèsent sur la production. Au contraire, pour les keynésiens, l’épargne des classes riches, alimentée par les profits, ne finance pas mécaniquement l’investissement privé, composante de la demande globale. La baisse de l’investissement des entreprises tarit les flux de revenus redistribués aux ménages, qui consomment moins. Il en résulte une panne de demande généralisée, à l’origine du chômage de masse. Il faut donc relancer la demande globale par des politiques monétaire et budgétaire appropriées.

 

Le débat qui agite nos députés à l’Assemblée nationale n’est, au fond, qu’une réplique de cette controverse fondatrice de la macroéconomie : le chômage est-il « classique » ou « keynésien » ? La science économique est, à l’évidence, une science parfaitement inexacte, souvent empreinte d’idéologie. Ses praticiens admettent toutefois que son juge de paix reste la confrontation des prédictions aux faits empiriques. A cette aune, nombre d’entre eux observent que la politique de l’offre, appliquée méthodiquement dans chaque Etat membre sous la surveillance de la Commission européenne, mène la zone euro à la déflation. La compression des dépenses publiques et des salaires a abouti à un jeu à somme négative, plombant la demande intra-européenne. Dans ces conditions, l’action de la BCE pour réduire les taux et injecter des liquidités, aussi bienvenue soit-elle, est insuffisante. Elle est même susceptible d’engendrer la formation de nouvelles bulles financières, dès lors que les liquidités injectées ne financent pas l’économie réelle où les banques n’ont aucune raison de prêter à des entreprises dont l’activité est atone. Le taux d’utilisation des équipements des entreprises étant inférieur à la normale, elles n’ont aucune raison d’investir. Les 2 points de PIB (41 milliards) octroyés par le pacte de responsabilité pour redresser les profits sont, dès lors, de l’eau versée dans le sable, l’investissement étant tributaire d’une demande trop faible. Ce gaspillage est dommageable à l’heure où la politique budgétaire doit justement être mobilisée en complément de la politique monétaire pour consolider la reprise. La France s’était libérée des marges de manœuvre en renégociant avec la Commission européenne son calendrier de réduction du déficit. Celles-ci auraient pu être affectées à l’investissement public, la politique de l’emploi et la redistribution.

 

Tel est le débat que nos députés ont voulu, en toute sérénité, mener dans le cadre de leur travail parlementaire. Dans la plateforme de l’appel des 100, ils soulignent que 80 % des entreprises souffrent d’une insuffisance de demande et 20% sont contraintes par les coûts. Ils proposent donc, de façon tout à fait raisonnable et pragmatique, d’affecter un peu pus de la moitié de ce paquet de 41 milliards au pouvoir d’achat (16,5 milliards), aux investissements publics locaux (5 milliards), aux emplois aidés (2 milliards). Ils recommandent par ailleurs de poser les jalons d’une véritable réforme de l’impôt sur le revenu et de la CSG, afin de financer la sécurité sociale universelle de la façon la plus juste. On peut craindre qu’en l’absence d’une telle réforme fiscale, les baisses de cotisations patronales et salariales, non compensées par des recettes alternatives, aient pour contrepartie des baisses massives de dépenses sociales, dont le rôle d’amortisseur de crise fut pourtant avéré lors de la dépression de 2008-2009.

 

Certes, la réduction des dépenses publiques est plus faible que dans les pays sous assistance financière de la Troïka. Pour autant, la baisse programmée de 50 milliards en trois ans (dont 22 milliards pour 2015), annoncée pour financer le pacte de responsabilité, est susceptible de provoquer un effet récessif non négligeable. Cet effet est mesurable à l’aide du « multiplicateur budgétaire », coefficient permettant de mesure l’impact d’une variation de la dépense publique sur la croissance. Les récentes évaluations du multiplicateur, effectués par le FMI pour la zone euro, donnent plutôt raison aux keynésiens. La contraction des dépenses publiques envisagée d’ici 2017 nous coûterait un point de croissance par an, rendant impossible l’inversion de la courbe du chômage. Pire, ce ralentissement par rapport aux prévisions rendrait inatteignables les objectifs de réduction du déficit annoncés dans le programme de stabilité remis à la Commission. La politique de l’offre continuerait à creuser la dette publique qu’elle était censée juguler.

 

Au total, 41 milliards de dépenses fiscales sans garantie d’efficacité, une vingtaine de milliards par an de compression de dépenses aux effets d’autant plus incertains que la réforme territoriale n’a pas fait l’objet d’études d’impact sérieuses, 5 petits milliards en faveur de la redistribution, compensant à peine la ré-indexation tardive du barème de l’impôt sur le revenu, le gel des salaires et les hausses de la TVA. Cette politique relève-t-elle véritablement du « sérieux budgétaire » ? Ce débat, ouvert par nos parlementaires, est en tout point salutaire pour la démocratie, excessivement asséchée par une cinquième République à bout de souffle. Dans un régime parlementaire, tel que celui qui fonctionne en Allemagne, l’exécutif est à l’écoute de ses députés. Dans la cinquième République, le Parlement se taisait lorsque le Monarque républicain ou son Cardinal parlaient, même lorsqu’ils se trompaient. Cette époque est révolue.

Tribune du 24 juin 2014 par Liêm Hoang Ngoc

Sur le même thème, l’interview politique de Liêm Hoang Ngoc sur France-Info

 

 

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